Hoffman – Le bonheur au jeu

“Existem duas espécies de jogadores. Para uns, o jogo mesmo, como jogo, proporciona um prazer secreto e indizível, do qual eles gozam sem preocupar-se com o ganho.”

Ernst Theodor Wilhelm Hoffmann
Le bonheur au jeu

I

Dans l’automne de l’année 182… les eaux de Pyrmont étaient plus visitées que jamais. De jour en jour l’affluence des riches étrangers augmentait, et excitait l’ardeur des spéculateurs de toute espèce qui abondent dans ces sortes de lieux. Les entrepreneurs de la banque du pharaon ne restèrent pas en arrière, et étalèrent sur leur tapis vert des masses d’or, afin d’attirer les dupes que l’éclat du métal séduit infailliblement, comme l’attrait dont se sert le chasseur pour prendre une proie crédule.
On n’ignore pas que dans la saison des bains, pendant ces réunions de plaisir, où chacun s’est arraché à ses habitudes, l’on s’abandonne à l’oisiveté, et que le jeu devient une passion presque irrésistible. Il n’est pas rare de voir des gens qui n’ont jamais touché les cartes, attachés sans relâche à la table verte et se perdre dans les combinaisons hasardeuses du jeu. Le bon ton qui veut que l’on risque chaque soir quelques pièces d’or, ne contribue pas peu non plus à entretenir cette passion fatale.
Un jeune baron allemand, que nous nommerons Siegfried, faisait seul exception à cette règle générale. Quand tout le monde courait au jeu, et qu’il perdait ainsi tout moyen d’entretenir une conversation agréable, il se retirait dans sa chambre avec un livre, ou il allait se promener dans la campagne, et admirer la nature, qui est si belle dans ce pays enchanté.
Siegfried était jeune, indépendant, riche, d’un aspect noble, d’un visage agréable, et il ne pouvait manquer d’être aimé, et d’avoir quelques succès auprès des femmes. Une étoile heureuse semblait planer sur lui et le guider dans tout ce qu’il entreprenait. On parlait de vingt affaires de coeur, toutes fort aventureuses, qui s’étaient dénouées pour lui de la manière la plus agréable et la plus inattendue; on racontait surtout l’histoire d’une montre, qui témoignait de sa prospérité continuelle. Siegfried, fort jeune et encore en voyage, s’était trouvé dans un tel dénuement d’argent, que, pour continuer sa route, il avait été forcé de vendre sa montre richement garnie de brillants. Il était tout disposé à donner ce précieux bijou pour une somme fort minime, lorsqu’il arriva dans l’hôtel où il se trouvait un jeune prince qui cherchait à acheter un objet de ce genre, et qui paya la montre de Siegfried au-delà de sa valeur. Un an s’était écoulé, et Siegfried, devenu majeur, était en possession de sa fortune, lorsqu’il apprit, par les papiers publiés, qu’une montre était mise en loterie. Il prit un lot qui lui coûta une bagatelle, – et gagna la montre qu’il avait vendue. Peu de temps après il l’échangea contre un anneau de diamants. Plus tard il servit le prince de S… en qualité de chambellan : celui-ci voulant le récompenser de son zèle, lui fit présent de la même montre et d’une chaîne précieuse.
Cette aventure, fit d’autant plus remarquer l’opiniâtreté de Siegfried, qu’il se refusait à toucher une carte, lui à qui la fortune souriait sans cesse; et l’on fut bientôt d’accord sur le jugement qu’on porta du baron, qui ternissait, disait-on, par une avarice extrême toutes ses brillantes qualités, et qui redoutait jusqu’à la moindre perte. On ne réfléchit nullement que la conduite du baron éloignait de lui tout soupçon d’avarice; et, comme il arrive d’ordinaire, l’opinion défavorable prévalut promptement, et s’attacha irrévocablement à sa personne.
Le baron apprit bientôt ce qu’on disait de lui, et, généreux et libéral comme il l’était, il résolut, quelque répugnance que lui inspirât le jeu, de se défaire, au moyen de quelques centaines de louis d’or, des soupçons fâcheux qui s’élevaient contre lui. – Il se rendit à la salle de jeu avec le ferme dessein de perdre la somme considérable qu’il avait apportée. Mais le même bonheur qui s’attachait partout à ses pas lui fut encore fidèle. Chaque carte sur laquelle tombait son choix se couvrait d’or. Les calculs des joueurs les plus exercés échouaient contre le jeu du baron. Il avait beau quitter les cartes, en reprendre d’autres, toujours le gain était de son côté. Le baron donna le rare et curieux spectacle d’un joueur qui se désespère parce que la chance le favorise, et on lisait clairement sur les visages qui l’entouraient qu’on le regardait comme un insensé, de défier si longtemps la fortune et de s’irriter contre ses faveurs.
Le gain immense du baron l’obligeait en quelque sorte à continuer de jouer, et il s’attendait à reperdre enfin tout ce qu’il avait gagné; mais il n’en fut pas ainsi, et son étoile l’emporta. Son bonheur allait toujours croissant, et, sans qu’il le remarquât lui-même, le baron trouvait de plus en plus quelque jouissance dans ce jeu du pharaon, qui dans sa simplicité offre les combinaisons les plus chanceuses.
Il ne se montra plus mécontent de sa fortune; le jeu absorba toute son attention, et le retint toutes les nuits. Il n’était pas entraîné par le gain, mais par le jeu même, enchaîné par ce charme particulier dont ses amis lui avaient souvent parlé, et qu’il n’avait jamais pu comprendre.
Dans une de ces nuits-là, en levant les yeux au moment où le banquier achevait une taille, il aperçut un homme âgé qui s’était placé vis-à-vis de lui, et dont les regards tristes et sévères ne le quittaient pas un instant; et, chaque fois que le baron cessait de jouer, son regard rencontrait l’oeil sombre de l’étranger, qui lui causait une sensation dont il ne pouvait se défendre. Lorsque le jeu fut terminé, l’étranger quitta la salle. Dans la nuit suivante, il se retrouva en face du baron, et dirigea de nouveau sur lui, d’une façon invariable, ses regards de fantôme. Le baron se contint encore; mais lorsque à la troisième nuit l’étranger reparut encore devant lui, Siegfried éclata : “ – Monsieur, s’écria-t-il, je dois vous prier de choisir une autre place : vous gênez mon jeu. »
L’étranger s’inclina en souriant d’un air douloureux; puis il quitta la table et la salle sans prononcer une parole.
Mais, la nuit suivante, l’étranger se trouvait encore devant le baron, et le pénétrait de ses regards sombres.
Siegfried se leva dans une fureur dont il n’était pas maître. – Monsieur, dit-il, si vous vous faites un plaisir de me regarder de la sorte, veuillez choisir un autre temps et un autre lieu; mais, pour le moment…
Un signe de la main, un doigt dirigé vers la porte, en dirent plus que les rudes paroles que le baron s’était abstenu de prononcer.
Et, comme dans la nuit précédente, s’inclinant, et avec le même sourire, l’étranger s’éloigna lentement.
Agité par le jeu, par le vin qu’il avait bu, par le souvenir de sa scène avec l’étranger, Siegfried ne put dormir. Le jour paraissait déjà, et la figure de cet homme n’avait pas encore cessé de se retracer à ses yeux. Il voyait ce visage expressif, profondément dessiné et chargé de soucis, ces yeux creux et pleins de tristesse, qui le regardaient sans cesse, et ce vêtement misérable, sous lequel se trahissait l’air noble d’un homme de bonne naissance. – Et la douloureuse résignation avec laquelle il s’était éloigné de la salle! “ – Non, s’écria Siegfried, j’ai eu tort, j’ai eu grand tort! Est-il donc dans ma nature de tempêter comme un écolier mal appris, d’offenser des gens qui ne m’ont donné nul sujet de plainte? » Le baron en vint à se convaincre que cet homme l’avait contemplé dans le sentiment le plus poignant du contraste qui existait entre eux; lui peut-être courbé sous la misère, et le baron risquant follement sur une carte des monceaux d’or. Il résolut de le chercher le lendemain, et de réparer la faute qu’il avait commise envers lui.
Le hasard voulut que la première personne que le baron rencontra en se promenant sur les allées de la place, fût justement l’étranger.
Le baron s’approcha de lui, le pria avec instance d’excuser sa conduite de la veille, et finit par lui demander formellement pardon. L’étranger répondit qu’il n’avait rien à pardonner, qu’il fallait passer beaucoup de choses aux joueurs perdus dans l’ardeur du jeu; et qu’au reste il s’était lui-même attiré les paroles un peu vives qui avaient été prononcées, en se tenant obstinément à une place où il devait gêner le baron.
Le baron alla plus loin; il dit que, souvent dans la vie, il était des circonstances embarrassantes où l’homme le mieux né se trouvait dans une situation critique; et il lui donna à comprendre qu’il était disposé à employer une partie de l’argent qu’il avait gagné à soulager la misère de l’étranger. “ – Monsieur, répondit celui-ci, vous me prenez pour un homme nécessiteux; je ne le suis pas absolument; et, bien que plus pauvre que riche, ce que j’ai suffit à ma modeste manière de vivre. Au reste, vous conviendrez que si, croyant m’avoir offensé, vous vouliez réparer votre offense par un peu d’argent, il me serait impossible d’accepter cette sorte de réparation… – Je crois vous comprendre, dit le baron, et je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions que vous demanderez. – Ô ciel! s’écria l’étranger. Qu’un combat entre nous deux serait inégal! Je suis persuadé que, comme moi, vous ne regardez pas un duel comme un jeu d’enfant, et que vous ne pensez pas que deux gouttes de sang ou une égratignure suffisent pour réparer l’honneur outragé. Il est des cas où il devient impossible que deux hommes existent ensemble sur cette terre, dût l’un vivre au Caucase et l’autre au Tibre; car il n’est pas de réparation tant que la pensée se porte vers l’objet haï. Alors le duel décide qui des deux fera place à l’autre sur la terre; il est légitime et nécessaire. – Entre nous deux, comme je viens de vous le dire, le combat serait inégal, car ma vie est loin de valoir la vôtre. Si vous succombez, je détruis un monde entier d’espérances; et moi, si je péris, vous aurez terminé une vie pleine d’angoisses, une existence déjà détruite, qui n’est plus qu’un long souvenir cruel et déchirant. – Mais le principal est que je ne me tiens pas pour offensé. Vous m’avez dit de sortir, et je suis sorti. »
L’étranger prononça ces derniers mots d’un ton qui trahissait un ressentiment intérieur. Ce fut un motif pour le baron de s’excuser de nouveau, en disant qu’il ignorait comment il s’était fait que le regard de l’étranger eût pénétré assez profondément dans son âme pour le mettre hors d’état de supporter sa vue. “ – Puisse mon regard pénétrer assez profondément en vous pour vous éclairer sur le danger que vous courez. Vous vous avancez au bord du gouffre avec toute la joie et l’étourderie de la jeunesse; un seul coup peut vous y précipiter sans retour. En un mot, vous êtes sur le point de devenir un joueur passionné. »
Le baron prétendit que l’étranger se trompait complètement. Il lui raconta les circonstances qui l’avaient amené à jouer, et il lui dit que lorsqu’il serait parvenu à se défaire de deux ou trois cents louis qu’il voulait perdre, il cesserait entièrement de ponter. Mais jusqu’alors il avait eu un bonheur désespérant.
– Hélas! s’écria l’étranger, ce bonheur est l’appât le plus terrible que vous offrent les puissances infernales. Ce bonheur avec lequel vous jouez, baron, la manière dont vous avez débuté, toute votre conduite au jeu, qui ne montre que trop combien peu à peu vous y prenez d’intérêt, tout, tout me rappelle l’affreuse destinée d’un malheureux qui, semblable à vous en beaucoup de choses, commença ainsi que vous. Voilà pourquoi je ne pouvais détacher de vous mes regards; voilà tout ce que mes yeux devaient exprimer! “ Voyez les démons qui étendent déjà leurs griffes pour vous entraîner au fond des mers des enfers! » aurais-je voulu vous crier. Je désirais faire votre connaissance; j’ai du moins réussi. Apprenez l’histoire de ce malheureux; peut-être parviendraije à vous convaincre que le danger dont je voudrais vous défendre n’est pas un rêve de mon imagination. L’étranger s’assit sur un banc, fit signe au baron de prendre place, et commença en ces termes.

II

“ Les mêmes qualités brillantes qui vous distinguent, M. le baron, dit l’étranger, valurent au chevalier de Ménars l’estime et l’admiration des hommes, et le rendirent le favori des femmes. Seulement en ce qui concerne la fortune, le sort ne l’avait pas autant favorisé que vous. Il était presque pauvre, et ce ne fut que par la vie la plus réglée qu’il parvint à paraître dans le monde, avec l’apparence qui convenait au descendant d’une noble famille. Comme la perte la plus légère pouvait troubler sa manière de vivre, il s’abstenait entièrement de jouer; et en cela il ne faisait aucun sacrifice, car il n’avait jamais éprouvé de penchant pour cette passion. Au reste, tout ce qu’il entreprenait réussissait d’une façon toute particulière, et le bonheur du chevalier de Ménars avait passé en proverbe.
Une nuit, contre sa coutume, il se laissa entraîner dans une maison de jeu. Les amis qu’il accompagnait se livrèrent sans réserve à toutes les chances du hasard.
Sans prendre part à ce qui se passait, perdu dans de tout autres pensées, le chevalier se promenait de long en large dans la salle, jetant les yeux tantôt sur les joueurs, tantôt sur une table de jeu où l’or affluait de toutes parts vers les masses du banquier. Tout à coup, un vieux colonel aperçut le chevalier et s’écria à haute voix : “ – Par tous les diables, le chevalier de Ménars est ici avec son bonheur, et nous ne pouvons rien gagner, puisqu’il ne se déclare ni pour le banquier ni pour les joueurs; mais cela ne durera pas plus longtemps, il faut qu’il ponte tout à l’heure avec moi! »
Le chevalier eut beau alléguer sa maladresse, son manque total d’expérience, le colonel persista opiniâtrement, et Ménars se vit forcé de prendre place à la table de jeu.
Il arriva au chevalier justement ce qui vous est arrivé, M. le baron. Chaque carte lui apportait une faveur de la fortune, et bientôt il eut gagné une somme considérable pour le colonel, qui ne pouvait se lasser de se réjouir d’avoir mis à profit l’heureuse étoile du chevalier de Ménars.
Le bonheur du chevalier, qui causait la surprise de tous les assistants, ne fit pas la moindre impression sur lui-même; il le sentait moins que son aversion pour le jeu; et le lendemain, lorsqu’il ressentit les suites de la fatigue de cette nuit, passée sans sommeil, dans une tension d’esprit extrême, il se promit de ne jamais visiter une maison de jeu, à quelque condition que ce fût.
Il se sentit encore affermir dans cette résolution par la conduite du vieux colonel, qui jouait de la façon la plus malheureuse dès qu’il prenait les cartes lui-même, et dont l’humeur se porta sur le chevalier. Il le pressa de la manière la plus vive de ponter de nouveau pour lui, ou du moins de se tenir auprès de lui tandis qu’il tenait les cartes, afin d’éloigner le démon fâcheux que sa présence faisait disparaître : on sait qu’il ne règne nulle part plus que parmi les joueurs de ces espèces de superstitions; et le chevalier ne put se débarrasser de cet importun qu’en lui déclarant qu’il aimerait mieux se battre avec lui que de jouer de nouveau.
Il ne pouvait manquer d’arriver que cette histoire courut de bouche en bouche, et qu’on y ajoutât vingt circonstances merveilleuses; mais comme, en dépit de son bonheur, le chevalier persistait à ne pas toucher une carte, on ne put se refuser à rendre hommage à la fermeté de son caractère, et à lui accorder toute l’estime que méritait cette belle conduite.
Un an s’était écoulé, lorsque le chevalier se trouva tout à coup dans l’embarras le plus cruel par l’interruption inattendue de la petite annuité qui servait à le faire vivre. Il se vit forcé de découvrir sa situation à un de ses plus fidèles amis, qui vint aussitôt à son aide, mais qui le traita en même temps d’homme bizarre et d’original sans pareil.
“ – Le destin, lui dit-il, nous indique toujours par quelque signe la route où nous trouverons notre salut; c’est notre indolence seule qui nous empêche d’observer ces signes et de les comprendre. La puissance suprême qui nous régit a clairement fait entendre sa voix à ton oreille; elle t’a dit : “ – Veux-tu acquérir de l’or et des biens? va et joue; autrement, reste pauvre, besogneux et dépendant. »
Ce fut en ce moment que la pensée du bonheur qui l’avait si grandement favorisé au pharaon se représenta vivement à son esprit; durant tout le jour, la nuit dans ses rêves, il ne vit plus que des cartes, il n’entendit plus que la voix monotone du banquier qui répétait : gagne, perd : à ses oreilles retentissait sans relâche le tintement des pièces d’or.
“ Il est vrai pourtant, se disait-il à lui-même, il est vrai qu’une seule nuit comme celle-là me tirerait de la misère, m’arracherait à l’affreuse inquiétude d’être toujours à charge à mes amis; c’est le devoir qui m’ordonne d’écouter la voix du destin! »
L’ami qui lui avait conseillé de jouer s’offrit à l’accompagner à la maison de jeu, et lui donna vingt louis d’or pour essayer de tenter la fortune. “ Si jadis, en pontant pour le vieux colonel, le chevalier avait joué avec éclat, cette fois ce fût une suite de chances inouïes. Les pièces d’or qu’il avait gagnées s’élevaient en monceaux autour de lui. Dans le premier moment il crut rêver, il se frotta les yeux, saisit la table et la rapprocha de lui. Mais lorsqu’il vit bien clairement ce qui était arrivé, lorsqu’il nagea dans l’or, lorsqu’il compta et recompta son gain avec délices, une volupté dévorante s’empara pour la première fois de son être, et ce fut fait de la pureté d’âme qu’il avait conservée si longtemps!
Il eut à peine la patience d’attendre la nuit pour revenir à la table de jeu. Son bonheur fut le même; et en peu de semaines, durant lesquelles il joua toutes les nuits, il eut gagné une somme immense.
Il est deux sortes de joueurs. Aux uns, le jeu même, comme jeu, procure un plaisir secret et indicible, et ils en jouissent sans songer au gain. Les singuliers enchaînements du hasard se développent dans le jeu le plus bizarre; la cohorte des puissances invisibles semble planer au-dessus de vous; il semble qu’on entende le battement de leurs ailes, et l’on brûle de pénétrer dans cette région inconnue pour contempler les rouages de cette machine dont on sent l’influence, et parcourir ces ateliers célestes où s’élaborent les chances de la destinée des hommes. J’ai connu un homme qui jouait jour et nuit seul dans sa chambre, et qui pontait contre lui-même; celui-là, à mon avis, était un joueur véritable. – D’autres n’ont que le gain devant les yeux; ils regardent le jeu comme un moyen de s’enrichir promptement. Le chevalier se rangea dans cette classe; et il confirma en cela l’opinion que la passion plus profonde du jeu tient à la nature individuelle, et qu’elle naît avec celui qui la possède.
Le cercle dans lequel se tiennent les joueurs lui parut bientôt trop restreint. Il établit une banque avec les sommes considérables qu’il avait gagnées; et la fortune lui fut si fidèle, qu’en peu de temps il se trouva à la tête de la plus riche banque de Paris. La vie sombre et emportée du joueur anéantie bientôt tous les avantages physiques et intellectuels qui avaient acquis au chevalier tant d’amour et d’estime. Il cessa d’être un ami fidèle, un cavalier spirituel et agréable, un adorateur empressé des dames. Son ardeur pour les sciences et pour les arts ne tarda pas à s’éteindre, et sur ses traits pâles et morts, dans ses yeux fixes et creusés, on lut distinctement l’expression de la passion funeste qui le dévorait. Ce n’était pas l’ardeur du jeu, c’était l’odieuse soif de l’or que Satan avait allumée dans son âme : et pour le peindre, en un mot, il devint le banquier le plus accompli qui eût jamais existé.

III

Une nuit, le chevalier, sans éprouver une perte considérable, vit son bonheur fléchir un instant. Ce fut alors qu’un petit homme vieux et sec, vêtu d’une façon misérable et d’un aspect presque repoussant, s’approcha de la table de jeu, prit une carte d’une main tremblante, et la couvrit d’une pièce d’or. Plusieurs des joueurs regardaient le vieillard avec un étonnement profond, et le traitaient avec un mépris marqué, sans qu’il parût s’en émouvoir, sans qu’il prononçât une parole pour s’en plaindre.
Le vieillard perdit. Il perdit une mise après l’autre; mais plus sa perte s’augmentait, plus les autres joueurs paraissaient s’en réjouir. Lorsque le vieillard, doublant toujours ses mises, eut enfin perdu cinquante louis sur une carte, l’un d’eux s’écria en riant aux éclats : “ – Bonne chance, signor Vertua! ne perdez pas courage; continuez de ponter, vous prenez le chemin de la fortune, et vous ne tarderez pas à faire sauter la banque! »
Le vieillard jeta un regard de basilic sur le railleur, et disparut promptement; mais une demi-heure après il revint les poches remplies d’or. Cependant aux dernières tailles le vieillard fut forcé de s’arrêter, car il avait déjà perdu tout l’or qu’il avait apporté. “ Le dédain et le mépris qu’on témoignait au vieillard avaient fort indisposé le chevalier, que sa vie désordonnée n’avait pas entièrement rendu étranger aux bienséances. Ce lui fut un motif de faire une remontrance à ceux des joueurs qui se trouvaient encore dans la salle après le départ du vieillard.
“ Vous ne connaissez pas le vieux Francesco Vertua, chevalier, s’écria l’un d’eux : sans cela, loin de blâmer notre conduite, vous l’approuveriez hautement. Apprenez donc que ce Vertua, Napolitain de naissance, s’est montré, depuis quinze ans qu’il est à Paris, le ladre le plus horrible qu’on y ait jamais vu. Tout sentiment humain lui est inconnu : il verrait son propre père expirer à ses pieds qu’il ne donnerait pas un louis d’or pour le sauver. Les malédictions d’une multitude de familles, qu’il a ruinées par ses spéculations infernales, le poursuivent. Il est haï de tous ceux qui le connaissent, et chacun le voue à la vengeance du ciel. Jamais on ne l’a vu jouer, et vous pouvez comprendre l’étonnement que nous avons éprouvé en le voyant entrer dans cette maison. N’eût-il pas été bien malheureux qu’un tel homme gagnât notre mise? La richesse de votre banque l’a attiré vers vous, chevalier, et il a perdu lui-même ses plumes. Mais jamais le vieil avare ne reviendra; nous sommes débarrassés de lui pour toujours. »
Cette prédiction ne se réalisa pas, car la nuit suivante Vertua se retrouvait déjà à la banque du chevalier, où il perdit beaucoup plus que la veille. Mais il resta calme, souriant quelquefois d’un air d’ironie amère, comme s’il eût prévu que tout devait bientôt changer. Mais la perte du vieillard grossit de nuit en nuit comme une avalanche, jusqu’à ce qu’enfin on en vînt à compter qu’il avait laissé à la banque trente mille louis d’or. Une fois, le jeu était commencé depuis longtemps; il entra pâle et défait, et se plaça loin de la table, les yeux fixés sur les cartes que tirait le chevalier. Enfin, lorsque le chevalier eut mêlé les cartes, et au moment où il se disposait à commencer une nouvelle taille, le vieillard s’écria d’une voix qui fit tressaillir tous ceux qui l’entouraient : “ – Arrêtez! » Repoussant alors la foule des joueurs, il se fit jour jusqu’au chevalier, et lui dit à l’oreille, d’une voix sourde : “ – Chevalier, voulez-vous tenir ma maison dans la rue Saint- Honoré, avec tout ce qu’elle contient, mes meubles, mon argenterie et mes bijoux, contre quatre-vingt mille francs? » “ – Bon! » répondit froidement le chevalier; et sans se retourner vers le vieillard, il commença la taille. “ – La dame », dit Vertua; et au premier coup la dame avait perdu! – Le vieillard tomba presque à la renverse et se retint contre la muraille, où il resta immobile comme une statue. Personne ne s’occupa de lui.
Le jeu était achevé, les joueurs se dispersaient; le chevalier, aidé de son croupier, entassait l’or du jeu dans sa cassette; alors le vieux Vertua s’avança de son coin, comme un spectre, et dit d’une voix sombre : “ – Chevalier, encore un mot, un seul mot! » “ – Eh bien! qu’y a-t-il? » répliqua le chevalier en fermant sa cassette, et en regardant le vieillard d’un air de mépris. – J’ai perdu toute ma fortune à votre banque, répondit Vertua; il ne me reste rien, rien… Je ne sais où je poserai demain ma tête, comment j’apaiserai ma faim; chevalier, je cherche auprès de vous mon refuge. Prêtez-moi la dixième partie de la somme que vous venez de me gagner, afin que je recommence mon commerce et que je me retire de cette misère. – À quoi songez-vous, signor Vertua? dit le chevalier; ne savez-vous pas qu’un banquier ne doit jamais rendre l’argent de son gain? Cela choque toutes les règles, dont je ne m’écarte jamais. – Vous avez raison, chevalier, reprit Vertua. Mes prétentions étaient absurdes, exagérées. La dixième partie! non, prêtez-moi seulement la vingtième. – Je vous dis, répondit le chevalier avec humeur, que je ne prêterai rien de mon gain! – Il est vrai, dit Vertua dont le visage pâlissait toujours davantage et dont les regards devenaient de plus en plus sombres, il est vrai que vous ne devez rien prêter. Je ne l’aurais pas fait non plus! Mais on donne une aumône à un mendiant : donnez-moi cent louis d’or sur les richesses que le hasard vous a envoyées aujourd’hui. – Non, en vérité, s’écria le chevalier en colère. Vous vous entendez bien à tourmenter les gens, signor Vertua! Je vous le dis, vous n’aurez de moi ni cent, ni cinquante, ni vingt, – ni même un seul louis d’or. Il faudrait que j’eusse perdu l’esprit pour vous donner les moyens de continuer votre abominable métier. Le destin vous a jeté dans la poussière comme un ver malfaisant, et il serait criminel de vous relever. Allez, et subissez le sort que vous avez mérité.
Vertua se cacha le visage de ses deux mains, et se mit à gémir profondément. Le chevalier ordonna à ses gens de porter sa cassette dans sa voiture, et s’écria d’une voix forte : “ – Quand me remettrez-vous votre maison et vos effets, signor Vertua? »
Vertua se releva subitement et répondit d’une voix assurée : “ – Tout de suite. En ce moment, chevalier. Venez avec moi. – Bien! répliqua le chevalier; je vais vous conduire dans ma voiture à votre maison, que vous quitterez demain. »
Durant tout le chemin, Vertua et le chevalier ne prononcèrent pas un seul mot. Arrivés devant la maison, dans la rue Saint-Honoré, Vertua tira la sonnette. Une petite vieille ouvrit et s’écria en apercevant Vertua : “ – Seigneur du ciel! est-ce vous enfin, monsieur! Angela est à demi morte d’inquiétude à cause de vous. – Silence! répond Vertua. Fasse le ciel qu’Angela n’ait pas entendu le bruit de cette malheureuse sonnette! Il faut qu’elle ignore que je suis venu. »
À ces mots, il prit le flambeau des mains de la vieille, qui était restée immobile de surprise, et éclaira le chevalier. – Je suis préparé à tout, dit Vertua. Vous me haïssez, chevalier, vous me méprisez, vous prenez plaisir à causer ma ruine : mais vous ne me connaissez pas. Apprenez que j’étais autrefois un joueur comme vous, que le sort capricieux me fut aussi longtemps favorable; qu’en parcourant l’Europe, partout où je m’arrêtai, le bonheur s’attacha à moi, et que l’or afflua dans ma banque comme il afflue dans la vôtre. J’avais une femme belle et fidèle que je négligeai, et qui vécut malheureuse au milieu de l’opulence. Un jour, à Gênes, où je tenais alors ma banque, il arriva qu’un jeune Romain vint risquer à mon jeu tout son riche héritage. Comme je l’ait fait aujourd’hui, il me supplia de lui prêter au moins quelque argent pour retourner à Rome. Je le refusai en riant avec mépris, et lui, dans sa fureur, il me plongea son stylet dans le sein. Ce fut difficilement que les médecins parvinrent à sauver mes jours, et ma convalescence fut longue et douloureuse. Ma femme m’entoura de soins; elle me consola, elle me soutint contre mes maux, et je sentis renaître en moi avec la santé un sentiment que je croyais éteint à jamais, ou plutôt j’éprouvai une passion qui m’était inconnue, car tous les sentiments humains sont éteints pour le joueur. J’ignorais encore ce que c’est que l’amour et le fidèle dévouement d’une femme : je sentis vivement combien j’étais coupable envers la mienne, et je me repentis de l’avoir sacrifiée à un penchant funeste. Je vis apparaître comme des esprits vengeurs tous ceux dont j’avais causé la ruine, dont j’avais anéanti avec sang-froid l’existence entière; j’entendais leurs voix sourdes qui s’échappaient du tombeau et me reprochaient tous les crimes que j’avais causés. Ma femme seule avait le pouvoir de bannir par sa présence cette terreur, ces angoisses sans nom! Je fis le serment de ne plus toucher une seule carte. Je m’éloignai, et m’arrachant des liens qui me retenaient, repoussant les instances de mes croupiers, je m’établis dans une petite maison de plaisance auprès de Rome. Hélas! je ne jouis qu’une année d’un bonheur et d’une satisfaction dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Ma femme mit au monde une fille, et mourut quelques heures après. Je tombai dans un profond désespoir, j’accusai le ciel, je me maudis moi-même, et, comme un criminel qui craint la solitude, je quittai ma maison, et je vins me réfugier à Paris. Angela, la douce image de sa mère, grandissait sous mes yeux; toute mon affection s’était concentrée en elle. Ce fut pour elle seule que je tentai d’accroître ma fortune. Il est vrai, je prêtai de l’argent à gros intérêts; mais c’est une calomnie que de m’accuser d’avoir trompé les malheureux qui venaient à moi. Et qui sont mes accusateurs? des misérables qui me tourmentent sans relâche pour que je leur prête de l’argent, des prodigues qui dissipent leur bien et qui entrent en fureur lorsque j’exige le paiement des sommes qu’ils me doivent, dont je ne me regardais que comme le régisseur, car toute ma fortune était pour ma fille. Il n’y a pas longtemps que je sauvai un jeune homme de l’infamie en lui avançant une somme considérable sur son héritage. Croiriez-vous, chevalier, qu’il nia sa dette devant les tribunaux, et qu’il refusa de l’acquitter? Je pourrais vous citer vingt traits de ce genre qui ont concouru à me rendre impitoyable, et à me convaincre que la légèreté entraîne toujours avec elle la corruption. Il y a plus : je pourrais vous dire que j’ai séché bien des larmes, que plus d’une prière s’est élevée au ciel pour moi et pour mon Angela; mais vous refuseriez de me croire, et vous m’accuseriez de me vanter; car vous êtes un joueur! – J’avais cru que les puissances infernales étaient apaisées; mais il leur était donné de m’aveugler plus que jamais. J’entendis parler de votre bonheur, chevalier; chaque jour je rencontrais un joueur dont vous aviez fait un mendiant; la pensée me vint que j’étais destiné à mesurer mon bonheur, qui ne m’a jamais abandonné, contre le vôtre; que j’étais appelé à mettre fin à vos déprédations, et cette idée ne me laissa pas de relâche. C’est ainsi que je me présentai à votre banque, et que je ne la quittai pas avant que toute la fortune de mon Angela fût tombée dans vos mains! C’en est fait! – Me permettrez-vous d’emporter les vêtements de ma fille? – La garde-robe de votre fille ne me regarde pas, dit le chevalier. Vous pouvez aussi emporter vos lits et les ustensiles de votre ménage. Qu’ai-je besoin de toutes ces misères? Mais prenez garde de soustraire quelque objet de valeur : j’y veillerai.
Le vieux Vertua regarda fixement le chevalier durant quelques secondes, puis un torrent de larmes s’échappa de ses yeux; il tomba aux genoux du chevalier, et lui cria avec l’accent du désespoir : “ – Ayez encore un sentiment humain! Soyez compatissant envers nous! Ce n’est pas moi, c’est ma fille, mon Angela, un ange innocent, dont vous causez la ruine! Oh! de grâce, ayez pitié d’elle, prêtez-lui, à elle seule, la vingtième partie de cette fortune que vous m’avez arrachée! – J’en suis sûr, vous vous laisserez toucher! – Ô Angela! ma fille! »
Et, dans ses gémissements entrecoupés, le vieillard répétait sans cesse, d’une voix étouffée par les sanglots, le nom chéri de son enfant.
“ Cette scène de comédie commence à me fatiguer », dit le chevalier avec indifférence et d’un ton d’humeur; mais au même instant, la porte s’ouvrit, et une jeune fille en blanc déshabillé de nuit, les cheveux épars, la mort peinte sur les traits, se précipita vers le vieux Vertua, le releva, le pressa dans ses bras et s’écria : “ – Ô mon père, mon père! j’ai tout entendu, je sais tout. Avez-vous donc tout perdu? n’avez vous plus votre Angela? ne travaillera-t-elle pas pour vous, mon père? Ô mon père! ne vous abaissez pas plus longtemps devant cet homme orgueilleux. Ce n’est pas nous qui sommes pauvres et misérables; c’est lui qui vit dans sa richesse abandonné comme dans une solitude : il n’est pas de coeur au monde qui batte près du sien, dans lequel il puisse verser ses peines quand la vie le désespère! – Venez, mon père! quittez cette maison avec moi; partons, afin que cet homme ne se délecte pas plus longtemps de votre douleur! »
Vertua tomba presque sans mouvement sur un siège. Angela s’agenouilla devant lui, prit ses mains, les baisa, les couvrit de caresses, énuméra avec une volubilité enfantine tous les talents, toutes les connaissances qu’elle avait, et qui pouvaient suffisamment nourrir son père; elle le conjurait en versant des larmes de ne pas s’abandonner à la douleur : car elle se trouverait plus heureuse de coudre, de broder, de chanter pour son père, que lorsque tous ces talents ne servaient qu’à son plaisir.
Quel pêcheur endurci eût pu demeurer indifférent à la vue d’Angela dans tout l’éclat de sa beauté, consolant son vieux père, et lui prodiguant tous les trésors de son coeur, tous les témoignages de l’affection et de la piété filiale!
Le chevalier éprouva un tourment et un remords violent. Angela lui semblait un ange devant lequel disparaissaient toutes les illusions de la folie, tous les égarements du vice; il se sentit embrasé d’une flamme nouvelle qui changea tout son être. Le chevalier n’avait jamais aimé. Le moment où il vit Angela fut pour lui une source de tourments sans espoir; car tel qu’il devait paraître aux yeux de cette jeune fille, il ne pouvait espérer de la toucher. Il voulut parler, mais les paroles lui manquèrent : sa voix s’éteignit, et il eut peine à prononcer ces mots : “ – Signor Vertua… écoutez-moi… je ne vous ai rien gagné, rien. – Voici ma cassette; elle est à vous. Je vous dois encore autre chose… je suis votre débiteur… prenez, prenez. – Ô ma fille! » s’écria Vertua.
Mais Angela se releva, s’avança vers le chevalier, le mesura d’un fier regard, et lui dit avec fermeté : “ – Chevalier, apprenez qu’il est quelque chose de plus élevé que la fortune et l’argent; les sentiments qui vous sont étrangers et qui nous donnent des consolations célestes. Ce sont ceux qui nous apprennent à repousser vos dons avec mépris! – Gardez le trésor auquel est attachée la malédiction qui vous poursuivra, joueur impitoyable! »
“ Oui, s’écria le chevalier, oui, je veux être maudit, je veux descendre au fond des enfers, si cette main touche encore une carte! Et si vous me repoussez loin de vous, Angela, vous, vous seule aurez causé ma perte… Oh! vous ne me comprenez pas… vous me prenez pour un insensé… mais vous comprendrez tout, vous saurez tout, quand je viendrai me brûler la cervelle à vos pieds… Angela, c’est de la mort ou de la vie qu’il s’agit pour moi. Adieu! »
À ces mots, le chevalier disparut. Vertua le pénétrait jusqu’au fond de l’âme; il savait tout ce qui s’était passé en lui, et il chercha à persuader à Angela qu’il pourrait arriver des circonstances qui le forçassent à accepter le présent du chevalier. Angela frémissait de comprendre son père. Elle ne pensait pas qu’elle pût jamais voir le chevalier autrement qu’avec mépris. Mais ce qu’il était impossible de songer, ce qui semblait invraisemblable, arriva par la volonté du sort, qui a placé tous les contrastes au fond du coeur humain.

IV

Au grand étonnement de tout Paris, continua l’étranger, la banque du chevalier de Ménars disparut de la maison de jeu; on ne le vit plus lui-même, et de là mille bruits mensongers qui se répandirent. Le chevalier évitait toutes les sociétés; son amour se témoignait par la mélancolie la plus profonde; il faisait sans cesse des promenades solitaires; et il arriva qu’un jour, dans une des sombres allées de Malmaison, il rencontra tout à coup le vieux Vertua et sa fille.
Angela, qui avait cru ne pouvoir jamais envisager le chevalier qu’avec horreur et mépris, se sentit singulièrement émue en le voyant devant elle, pâle, défait, tremblant et osant à peine lever les yeux vers elle. Elle savait que, depuis la nuit où elle l’avait vu, le chevalier avait entièrement changé sa façon de vivre. Elle, elle seule avait opéré ce changement! elle avait sauvé le chevalier de sa ruine; et la vanité d’une femme pouvait être flattée de tant d’influence. Aussi, après que le chevalier et son père eurent échangé quelques compliments, elle ne put s’empêcher de lui témoigner qu’elle le trouvait dans un état de santé alarmant.
Les paroles d’Angela firent un effet tout-puissant. Le chevalier releva sa tête; il retrouva la grâce et l’amabilité qui jadis lui gagnaient les coeurs. Enfin, après quelques instants de conversation, Vertua lui demanda quand il viendrait prendre possession de la maison qu’il avait gagnée.
“ Oui, s’écria le chevalier, oui, seigneur Vertua, j’irai demain! mais permettez que nous rédigions mûrement nos conventions, cela dût-il durer quelques mois. – Soit », répondit Vertua en souriant.
Le chevalier vint en effet; et il revint souvent. Angela le voyait toujours avec plus de plaisir; il la nommait son ange sauveur. Enfin il sut si bien gagner son coeur qu’elle promit de lui donner sa main, à la grande satisfaction du vieux Vertua, qui voyait ainsi sa perte réparée.
Angela, l’heureuse fiancée du chevalier de Ménars, était un jour assise près de sa fenêtre, et elle se perdait dans des pensées d’amour et de bonheur, comme en ont d’ordinaire les fiancées. Un régiment de chasseurs, qui se rendait en Espagne, passa sous ses fenêtres au bruit des trompettes. Angela regardait avec intérêt ces hommes destinés à la mort dans cette guerre cruelle, lorsqu’un jeune homme tira violemment la bride de son cheval, et leva les yeux vers Angela. Aussitôt elle tomba sans mouvement sur son siège.
Ce jeune homme n’était autre que le fils d’un voisin nommé Duvernet, qui avait été élevé avec Angela, qui la voyait chaque jour, et qui avait cessé de paraître dans la maison depuis les visites assidues du chevalier.
Angela n’avait pas seulement lu dans les regards pleins de reproches du jeune homme combien il l’aimait tendrement; elle avait reconnu qu’elle l’aimait de toutes les forces de son âme, et qu’elle avait été seulement aveuglée par les qualités brillantes du chevalier. Ce fut alors seulement qu’elle comprit les soupirs étouffés de son jeune ami, ses adorations discrètes et silencieuses; elle comprit ce coeur simple et naïf; elle sut ce qui agitait si violemment son sein, lorsque le jeune Duvernet paraissait devant elle, lorsqu’elle entendait le son de sa voix.
“ – Il est trop tard! il est perdu pour moi! » se dit Angela. Elle eut le courage de combattre la douleur qui l’accablait; et ce courage même lui rendit le calme. Cependant il ne put échapper au regard pénétrant du chevalier qu’il s’était passé quelque chose de funeste dans l’âme d’Angela; il eut toutefois la délicatesse de ne pas chercher à deviner un secret qu’elle lui cachait; et ce lui fut une raison de hâter son mariage, qui fut célébré avec la pompe et le goût qu’il mettait en toutes choses.
Le chevalier eut pour Angela toute la tendresse imaginable; il allait au-devant de ses plus légers désirs; il lui témoignait une vénération profonde; et le souvenir de Duvernet dut bientôt s’effacer de son âme. Le premier nuage qui obscurcit leur vie tranquille fut la maladie et la mort du vieux Vertua.
Depuis la nuit où il avait perdu toute sa fortune à la banque du chevalier, il n’avait pas repris les cartes; mais dans les derniers instants de sa vie, le jeu sembla remplir entièrement son âme. Tandis que le prêtre qui était venu pour lui apporter les consolations de l’Église l’entretenait de choses célestes, lui, les yeux fermés, il murmurait entre ses dents : “ – perd, gagne; et il faisait, avec ses mains tremblantes et déjà glacées, le mouvement de tailler et de mêler les cartes. En vain Angela, en vain le chevalier, penchés sur son lit, lui prodiguaient les noms les plus doux; il paraissait ne plus les connaître. Il rendit l’âme en poussant un soupir de joie, et en s’écriant : gagne!
Dans sa douleur profonde, Angela ne put se défendre d’un secret mouvement de terreur, en songeant à la manière dont son père avait quitté la vie. L’image de cette nuit affreuse, où le chevalier s’était montré pour la première fois à ses yeux avec la rudesse du joueur le plus passionné et le plus endurci, se représenta vivement à sa pensée, et elle trembla que le chevalier, rejetant son masque d’ange, ne s’offrit à elle sous son aspect infernal.
Le pressentiment d’Angela ne devait que trop tôt se réaliser.
Quelque terreur qu’eût ressentie le chevalier à la vue du vieux Francesco Vertua, repoussant, au moment d’expirer, les secours spirituels, pour ne songer qu’à sa passion coupable, le jeu ne reprit pas moins son empire sur lui; et dans ses rêves de toutes les nuits, il se voyait assis à une banque, amassant de nouvelles richesses.
Tandis qu’Angela, de plus en plus frappée du souvenir de l’ancienne façon de vivre du chevalier, avait peine à retrouver avec lui ces épanchements qui faisaient sa joie, des soupçons s’élevaient dans l’âme de son époux, qui attribuait cette réserve au secret qui avait affligé autrefois Angela et qu’elle ne lui avait pas dévoilé. Cette défiance enfanta de l’humeur qui éclata en paroles offensantes, et qui réveilla dans Angela le souvenir du jeune Duvernet, et avec lui le sentiment affligeant d’un amour détruit à jamais au moment où il promettait un long bonheur à deux jeunes âmes. Cette disposition des époux devint toujours plus fâcheuse; si bien qu’enfin le chevalier trouva la vie simple qu’il menait pleine d’ennuis et sans goût, et que ses désirs se reportèrent vers le monde.
“ Il fut confirmé dans cette idée par un homme qui avait été son croupier, et qui ne négligea rien pour tourner en ridicule cette vie domestique. Il ne pouvait comprendre qu’il abandonnât pour une femme tout un monde qui, à lui seul, valait le reste de vie.
Bientôt la riche banque du chevalier de Ménars reparut plus brillante que jamais. Le bonheur ne l’avait pas abandonné : victimes sur victimes tombaient sous ses coups, et l’or abondait de toutes parts sur sa table. Mais le bonheur d’Angela, qui n’avait été qu’un rêve de courte durée, fut cruellement détruit. Le chevalier la traita avec indifférence, avec mépris même! Souvent il passait des semaines, des mois sans la voir; un vieux régisseur dirigeait la maison; les laquais changeaient sans cesse, selon le caprice du chevalier; et Angela, devenue étrangère dans son intérieur, ne trouvait nulle part une consolation. Souvent, dans ses nuits sans sommeil, elle écoutait le bruit de la voiture du chevalier qui rentrait dans la maison; elle entendait transporter sa lourde cassette; elle entendait les brusques monosyllabes qu’il adressait à ses gens; puis la porte de son appartement se refermait à grand bruit, et alors un torrent de larmes s’échappait des yeux de la pauvre Angela; elle prononçait quelquefois, dans son désespoir, le nom de Duvernet, et elle suppliait le ciel de mettre un terme à sa déplorable existence.
Il arriva un jour qu’un jeune homme de bonne famille, qui avait tout perdu au jeu, se tira un coup de pistolet dans la chambre même où le chevalier tenait sa banque. Son sang et les éclats de sa cervelle jaillirent sur les joueurs, qui se dispersèrent avec épouvante. Le chevalier seul resta indifférent, et demanda froidement s’il était d’usage de se séparer avant l’heure pour un fou qui n’avait pas de conduite au jeu.
Cet événement produisit une grande sensation. Les joueurs les plus endurcis furent indignés de la conduite du chevalier; tout le monde s’éleva contre lui. La police fit cesser sa banque. On l’accusa de déloyauté au jeu; et son bonheur constant ne contribua pas peu à accréditer cette croyance. Il ne put réussir à se justifier, et l’amende qu’on lui infligea lui ravit une partie de ses richesses. Il se vit honni, méprisé; alors il revint se jeter dans les bras de sa femme, qu’il avait tant maltraitée, et qui, voyant son repentir, le reçut avec tendresse; car l’exemple de son père, qui avait renoncé à la vie de joueur, lui donnait encore une lueur d’espérance.
Le chevalier quitta Paris, et se rendit avec sa femme à Gênes, lieu de naissance d’Angela.
Là il vécut, durant quelque temps, fort retiré; mais bientôt sa passion fatale se ranima, et une force toute puissante le chassa sans cesse de sa maison. Sa mauvaise renommée l’avait suivi de Paris à Gênes; il ne pouvait songer à établir une banque, et cependant un entraînement irrésistible le poussait au jeu.
Dans ce temps, un colonel français, retiré du service à cause de ses blessures, tenait la plus riche banque de Gênes. Le coeur plein de haine et d’envie, le chevalier s’y rendit, nourrissant en secret l’espoir de lutter contre lui. Le colonel le reçut avec gaieté, et s’écria que le jeu allait enfin avoir quelque valeur, puisque le chevalier de Ménars arrivait avec son étoile.
En effet, dès les premières tailles, les cartes vinrent au chevalier comme de coutume; mais lorsque, se fiant à son bonheur habituel, il s’écria enfin : – va, banque! il perdit d’un seul coup une somme immense.
Le colonel, qui se montrait d’ordinaire froid dans le gain comme dans la perte, ramassa l’or du chevalier avec tous les signes de la joie la plus vive. Dès ce moment la fortune abandonna totalement son favori.
Chaque nuit il joua, chaque nuit, il perdit, jusqu’à ce que sa fortune fût entièrement épuisée, et qu’il ne possédât plus que deux mille ducats en papier.
Le chevalier courut tout le jour pour réaliser ce papier, et revint le soir fort tard à la maison. À l’entrée de la nuit, il mit ses dernières pièces d’or dans sa poche, et il se disposait à sortir, lorsque Angela, qui se doutait de ce qui se passait, lui barra le chemin, se jeta à ses genoux qu’elle arrosa de larmes, et conjura, au nom du ciel, de renoncer à son dessein, et de ne pas la plonger dans le désespoir et dans la misère.
Le chevalier la releva, la pressa douloureusement contre son sein, et lui dit d’une voix sourde : “ – Angela, ma chère Angela! je ne puis céder à ta prière. – Mais demain, tous tes soucis seront effacés; car je te jure, par tout ce qui est sacré, qu’aujourd’hui je joue pour la dernière fois! Sois tranquille, ma chère enfant; dors, rêve d’heureux jours, une vie meilleure; cela me portera bonheur! »
Le chevalier embrassa sa femme et s’éloigna en toute hâte.
Deux tailles, et le chevalier eut tout perdu, – tout ce qu’il possédait!
Il resta immobile auprès du colonel et fixa ses regards sur la table de jeu, dans un anéantissement complet. – Vous ne pontez plus, chevalier? dit le colonel en mêlant les cartes pour une nouvelle taille. – J’ai tout perdu, répondit le chevalier en s’efforçant de paraître calme. – N’avez-vous donc plus rien? demanda le colonel en continuant de mêler ses cartes. – Je suis un mendiant! s’écria le chevalier d’une voix tremblante de rage, en regardant toujours la table de jeu, et ne remarquant pas que les joueurs prenaient toujours plus d’avantage sur le banquier.
Le colonel continua de jouer avec calme. “ – Mais vous avez une jolie femme? dit le colonel, à voix basse, sans regarder le chevalier, et en mêlant les cartes pour une seconde taille. – Que voulez-vous dire par là? » s’écria le chevalier avec colère. Le colonel tira ses cartes sans répondre. – Dix mille ducats ou Angela, dit le colonel, en se retournant à demi, tandis qu’il donnait à couper. – Vous êtes fou, s’écria le chevalier, qui revenait un peu à lui-même, et qui s’apercevait que le colonel perdait de plus en plus. – Vingt mille ducats contre Angela, dit le colonel à voix basse, en retenant la carte qu’il s’apprêtait à retourner.
Le chevalier se tut; le colonel reprit son jeu, et presque toutes les cartes furent favorables aux joueurs. – Cela va! dit le chevalier bas à l’oreille du colonel, lorsque la nouvelle taille commença, et qu’il eut placé la dame sur la table.
Au coup suivant, la dame perdit. Le chevalier se recula en grinçant des dents, et s’appuyant contre la fenêtre; la mort et le désespoir étaient dans ses traits.
Le jeu venait de finir; le colonel s’avança devant le chevalier et lui dit d’un ton moqueur : “ – Eh bien? Que voulez-vous! s’écria le chevalier. Vous m’avez réduit à la besace; mais il faut que vous ayez perdu l’esprit, de croire que vous pouviez gagner ma femme. Sommes-nous donc dans les colonies? ma femme est-elle une esclave pour être livrée à l’homme qui se plaît à la jouer et à la marchander? Mais il est vrai, j’ai perdu vingt mille ducats, et j’ai perdu le droit de retenir ma femme, si elle veut vous suivre. Venez avec moi, et désespérez, si ma femme vous repousse, et qu’elle refuse de devenir votre maîtresse! – Désespérez vousmême, répondit le colonel, si Angela vous repousse, vous qui avez causé son malheur, si elle vous rejette avec horreur pour se jeter avec délices dans mes bras. Désespérez vous-même en apprenant qu’un serment d’amour nous unira, que le bonheur couronnera nos longs désirs. Vous me nommez insensé! Oh! oh! je ne voulais gagner que le droit de prétendre à votre femme; j’étais déjà certain de son coeur! Apprenez, chevalier, que votre femme m’aime, qu’elle m’aime inexprimablement; je le sais. Apprenez que je suis ce Duvernet élevé avec Angela, attaché à elle par l’amour le plus ardent; ce Duvernet que vous avez chassé par vos intrigues! Hélas! ce ne fut qu’au moment de la mort de son père qu’Angela connut ce que je valais. Je sais tout. Il était trop tard! Un démon ennemi me suggéra l’idée que le jeu pouvait me fournir l’occasion de vous perdre; je m’adonnai entièrement au jeu. Je vous suivis jusqu’à Gênes, et j’ai réussi! Allons, allons trouver votre femme! »
Le chevalier resta anéanti, frappé de mille coups de foudre. Ce secret si longtemps gardé se dévoilait enfin; il vit toute la mesure des maux dont il avait accablé la malheureuse Angela. “ – Angela décidera », dit-il d’une voix sourde; et il suivit le colonel qui marchait à grands pas vers sa demeure.
En arrivant, le colonel saisit la sonnette; mais le chevalier le repoussa. “ – Ma femme dort, dit-il, voulez-vous troubler son doux sommeil? – Hum! murmura le colonel, Angela a-t-elle jamais goûté un doux sommeil depuis que vous l’avez précipitée dans une vie aussi déplorable? »
À ces mots, il voulut pénétrer dans la chambre; mais le chevalier se jeta à ses pieds, et s’écria, au désespoir : “ – Soyez compatissant; maintenant que vous avez fait de moi un mendiant, laissez-moi ma femme! – C’est ainsi que le vieux Vertua était à genoux devant vous, sans pouvoir vous attendrir, coeur de pierre! Que la vengeance du ciel vous atteigne enfin! »
En parlant ainsi, le colonel se dirigea de nouveau vers l’appartement d’Angela. Le chevalier s’élança vers la porte, l’ouvrit, se précipita sur le lit où reposait sa femme, tira les rideaux et s’écria : “ Angela, Angela! » Il se baissa vers elle, prit sa main, balbutia des mots entrecoupés, puis s’écria de nouveau d’une voix terrible : “ – Voyez! vous avez gagné le cadavre de ma femme! »
Le colonel s’approcha, plein d’horreur. – Nul signe de vie. – Angela était morte, – morte.
Le colonel se frappa violemment le front, laissa échapper un gémissement et disparut. – Jamais on n’a entendu parler de lui. »

Dès que l’étranger eut achevé son récit, il quitta le banc, sans que le baron, profondément ému, pût lui adresser une parole.
Peu de jours après, on trouva l’étranger mort dans sa chambre. Il avait été frappé d’un coup d’apoplexie. On découvrit, par ses papiers, que cet homme, qui se faisait nommer Baudasson, n’était autre que le malheureux chevalier de Ménars.
Le baron vit dans cette aventure un avertissement du ciel, qui lui avait envoyé le chevalier de Ménars pour le sauver au moment où il se précipitait dans l’abîme; et il se promit de résister à toutes les séductions du bonheur au jeu.
Jusqu’à ce jour, il a fidèlement tenu parole.

Hoffman: Bonheur au Jeu (Spieler-Glück), IN Contes Fantastiques, tradução de François-Adolphe Loève Veimars, Paris, Lattès, 1989, p. 195/241. Esse conto também foi publicado na França sob o título de Banque de pharaon.

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